Articles tagués être humains

LETTRE D’AMOUR A MON FRERE


Lorsque j’ai raccroché le téléphone hier matin, j’étais bouleversé. Bouleversé par ce que tu venais de me dire. Bouleversé par la reconnaissance que tu venais de me témoigner des cinquante huit années de trajectoire qui avaient été les miennes jusqu’à ce jour. Toi, si avare de paroles, si pudique dans tes sentiments, tu m’avais témoigné de ce que tu estimais la qualité de mes écrits et de mon travail et demandé de consacrer plus de temps pour émettre ma pensée à travers ce blog que tu as créé pour moi en début d’année. Je me suis demandé pourquoi j’avais éclaté en sanglots en raccrochant ce téléphone et pourquoi cette émotion m’avait submergé avec une telle puissance.J’ai alors vu apparaître la raison de cela, une chose dont je n’avais jamais pris conscience jusqu’à ce jour, et j’ai voulu par ces quelques mots que je ne t’avais jamais dit (parce que moi aussi, j’ai cette pudeur des sentiments qui ne dit pas ), ce que j’avais vu.

Nous avons dix-huit mois d’écart et lorsque tu es né (j’ai la chance d’avoir retrouvé la mémoire), j’ai été envahi d’un immense bonheur. Je n’étais plus seul sur cette Terre. Un Frère m’étais né. Nous avons grandi ensemble, nous chamaillant, nous aimant. Des frères, quoi! Lorsque l’un était absent, toujours l’autre le cherchait. Lorsque nous étions ensemble, jamais nous n’étions d’accord. Toi, tu bougeais tout le temps, avide de rencontrer le monde (tu n’as pas beaucoup changé depuis). Moi, j’étais plus contemplatif, préférant la tranquillité que tu venais toujours dérangé, comme si tu devais m’aiguillonner ou plutôt m’aiguiller vers la vie.

 J’ai compris aujourd’hui tout ce que je devais. Tu as toujours eu sur le monde un regard aiguë, un regard d’une telle acuité que tu en as fait ton métier, ta raison d’être, témoin de notre époque ( pour nos lecteurs, il est important qu’ils sachent que tu es réalisateur). Ce regard était, et est toujours, empreint d’une indéfectible exigence, celle de la droiture et de la justesse, celle de la transparence et de l’absolu. Pourtant bien des fois, tu ne l’as pas été (juste), mais n’empêche. C’est ton regard, celui que tu portes sur le monde. Et moi, j’ai, toute mon enfance et toute mon adolescence, et le début de ma vie d’adulte été sous ce regard. Je ne l’ai jamais perçu en temps que tel, jusqu’à aujourd’hui. Aujourd’hui, je sais.

 Ce regard de droiture et de cohérence m’a toujours suivi. C’est parce que je n’avais pas été clair avec toi que nous ne nous sommes pas vus durant dix-neuf longues années, autant dire quasiment toute notre vie d’homme. Surement ta soif d’absolu, ton exigence, j’avais failli à ta confiance. Pourtant, chaque 15 décembre, jour de ton anniversaire, moi qui oublie jusqu’à celui de mes enfants, je pensais à toi.

 Pour plaire à ce regard, parce j’avais besoin de ton amour, et que je voulais que tu sois fier de moi, gamin, je me suis toujours fourré dans des situations impossibles, car tu avais le chic pour t’attirer des ennuis avec toujours plus grand et plus fort que toi. Et qui tu venais chercher dans la cour de recréation pour de défendre? Ton frère. Ce regard m’a suivi toute ma vie. Je n’étais plus sous ses yeux, mais je me devais d’être droit. Je me devais d’être juste. Je me devais d’être le meilleur, pour te plaire, même si je savais que je ne te reverrais sûrement pas, tant est grande ta soif d’absolu.

Alors, j’ai vécu ma vie d’homme, avec ces aléas, ses chutes, ses exigences. Chaque fois que je suis tombé, je me suis relevé et je suis reparti, pour aller je ne savais où, pour faire, je ne savais quoi, mais toujours avec cette exigence d’être juste, d’être droit, d’être absolu, d’être cohérent. Aujourd’hui, je sais que ce que je suis, je te le dois. Si ton regard n’avais été posé sur moi, lorsque nous étions enfant, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui et je voulais te le dire. Comme l’écriture est plus facile pour moi que la parole (qui s’étranglerait d’ailleurs tant l’émotion est encore présente en moi), je t’écris cette lettre.

Nos lecteurs pourraient se demander pourquoi, moi qui n’affiche jamais mes sentiments, j’ai choisi de publier cette lettre intime sur mon blog ! La raison en est simple : témoigner. Nous avons choisi avec Serge, mon Frère, de témoigner, chacun à notre façon, lui avec l’image, moi avec l’écriture et la parole, de notre regard sur le monde.

Quelle étonnante mécanique a fait que tu naisses a côté de moi? Par quel hasard, toi qui n’a jamais eu conscience de l’impact que ton regard avait sur moi et sur les êtres qui t’entourent, possédais-tu cette exigence de la droiture, cette acuité qui déterminerait la trajectoire de ce que je deviendrai cinquante-huit ans plus tard? Je ne sais . Mais peu importe. Tu es a côté de moi. Nous cheminons ensemble. Et je t’aime.

Ton Frère. Daniel

Dimanche 25 juillet 2011, 2h00

Daniel et Serge Briez

Daniel et Serge Briez

 Réponse à mon Frère Daniel

Il n’est pas aisé pour moi de rendre public les mots qui suivent mais comme Daniel me l’a dit çà peut servir aux autres et si deux autres personnes entamaient en lisant cet échange entre deux Frères une relation plus juste et plus aimante… ma pudeur s’efface dans ce but, on a tellement de mal à dire les choses qu’il vaut mieux que çà serve à quelques chose.

Il n’y a pas si longtemps que je suis capable de dire ce mot Frère sans être envahi par des sentiments contradictoires entre la raison et l’Amour. Ma vie s’est batie sur une enfance électrochoc, né second dans une famille aimante mais convalescente de la guerre avec tant de plaies dans les corps et les consciences à cicatriser. Je suis né ébloui par la beauté du ciel et de la lumière, j’avais toujours le nez en l’air et bien entendu la conséquence en était la “tête en l’air”. Quand je suis arrivé, j’étais attendu par mon frère qui m’a précédé de quelques mois et avait de la vie déjà une vision et une expérience quand je suis arrivé. Nos premières années ont été de la douceur de l’insouciance et des drames d’enfants dont on se souvient avec tendresse, les premiers pas, les premiers mystères, les premières souffrances, les premiers amours, les premiers goûts, le premier envol à vélo, le premier poisson pris dans la rivière, la première histoire racontée par le Grand père, la première cerise, la première gamelle…Je crois que notre expérimentation de la vie dans les premières années s’est faite souvent ensemble, à l’ombre du grand frère protecteur du danger des autres mais aussi naïfs l’un que l’autre dans la découverte de la vie. Ma vie d’enfant a hélas toujours été scindée en deux la vie avec ma famille et la vie à l’école et arrivé à l’âge de raison il a fallu me détacher de mes parents de mon frère et de ma soeur pour vivre seul un terrible parcours scolaire. Ce fut un désastre et je passais brutalement dans la réalité des hommes et de la société et depuis ma vie a toujours été basée sur cette dichotomie entre ma vie intérieure et ma vie dans la société. Les maîtres mots furent rapidement devoir et responsabilité, morale et respect, travail et effort. Bien entendu un enfant à la conscience de tout cela mais la société l’entendait alors autrement. La vie devait être sérieuse et grave, la beauté et la connaissance n’était accessible qu’au prix d’efforts récompensés et la place pour la différence ne pouvait être tolérée. Ainsi, j’ai passé ma “primaire” dans un broyeur d’enfant, ou la violence et l’humiliation quotidienne étaient ma réalité et je n’ai échappé je crois (je n’en suis pas sur) à la perversion des éducateurs qu’à force de constante révolte et résistance qui m’ont valu un sort peu enviable. Alors, je ne pouvais plus compter que sur moi et je t’appelai à l’aide quand la cruauté des autres enfants en rajoutait une couche insupportable, pour le reste je me suis toujours débrouillé seul. J’ai été isolé de ma famille et meurtri durant toutes ces années et l’image que j’avais de toi était un grand frère aimé mais tellement plus grand, tellement plus indépendant, tellement bon à l’école qu’il en était normal aux yeux des parents et érigé en modèle à atteindre. Les enfants naissent différents et une fraterie n’est pas un hasard, je le sais aujourd’hui, j’avais toujours de la facilité à dire quand tout allait mal entre nous,je n’ai pas choisi mon frère et si je l’avais rencontré dans la rue nos regards ne se seraient pas croisés. Je sais aujourd’hui que ce sont des paroles injustes mais dictées par ma révolte, quand on souffre on a tendance à affliger ceux qu’on aime le plus et qui sont là disponibles aux attaques on a tous joué ce rôle et je pense qu’il est parfois nécessaire pour éviter l’expression de violence extrêmes. Voilà donc une enfance désastreuse dès que je sortais de la maison et heureux dès que je me retrouvais dans ma famille. J’ai partagé avec toi Daniel, tout ce qu’un frère peut espérer partager, et nous avons fait ensemble l’expérience de la vie, je parle là de la vraie vie, celle qui a fait les adultes et les parents que nous sommes devenus aujourd’hui. 1968, ma révolution m’a sorti de la violence scolaire, malade, très malade mais endurci et avec un sens profond de l’amour de l’autre et du respect et de l’amour que l’on doit à l’univers. J’ai fait ma révolution çà a duré 20 ans, j’ai risqué ma vie dans des aventures splendides et désespérées dont je suis sorti affermi, j’ai perdu mes peurs de tout en chavirant au Cap Horn, j’ai perdu mes illusions d’immortalité après une chutte d’escalade de 12 m et la mort d’un compagnon de cordée. Nous avons vécu ensemble, jeunes adultes des années de folies et de tournis, partagés les ivresses, refait le monde, tenté des choses qui n’ont pas marché mais qui auraient pu marcher si …Puis tu t’es perdu dans une vie que je ne pouvais plus suivre et dans laquelle la violence à un jour fait son apparition et là une voix m’a dit : tu es pour Daniel le dernier NON, si tu ne lui déclare pas il se perdra irrémédiablement dans une vie dissolue. Pourquoi moi ? Je crois que je suis là pour çà aussi, humblement j’ai résisté et dis mon NON durant 19 ans et j’ai souvent pleuré comme un enfant de ne pouvoir rigoler et te serrer dans mes bras, je suis passé pour un homme intransigeant et fermé, ce que j’ai fini un jour par croire m’érigeant parfois en défenseur de la morale. Que d’errements… mais ma mission n’était pas facile et je ne le comprends vraiment qu’aujourd’hui. Puis nous nous sommes retrouvés sans arrières pensées comme si nous avions toujours été ensemble. Je ne crois pas aux grands destins et aux grandes missions mais je pense que les hommes qui s’aiment sont capable de dépasser les limites de ce que l’éducation, la société et ses lois imposent. Je crois que l’Homme est là sur terre en composante de l’énergie universelle et divine. Mes trois enfants m’ont appris que l’on ne sait rien et que chaque jour est une recherche d’absolu, d’Amour et de beauté. J’ai retrouvé avec toi la confiance innée en la vie, et je sais que notre mission est de transmettre ce coin de ciel bleu et le ciel étoilé que nous avons en nous. Mon exigence n’est qu’un respect absolu et ultime de la beauté qui m’entoure et dont tous mes atomes se nourrissent. Merci, de tes paroles et de l’aide que nous nous apportons pour poursuivre notre but, notre capacité d’absolu alliée aujourd’hui à notre compétence de la vie commence à nous permettre de faire le bien et le beau.

Serge Ton frère qui t’aime.

Daniel et Serge BRIEZ et le Grand Père

Daniel et Serge BRIEZ et le Grand Père

, , , , , , , , ,

5 Commentaires

%d blogueurs aiment cette page :